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Sédimentation de l’inacceptable…

L’histoire semble faite de ces lentes accumulations qui finissent par nous faire accepter, par petites touches, des changements de société impensables quelques années en arrière. Comment imaginer, il y a de cela à peine deux ans, que nous devrions sortir masqués, présenter un « laisser-passer » pour vaquer à la plupart de nos activités ou encore vivre un couvre-feu voire un confinement à nul autre pareil; et pourtant nous nous y sommes habitué… Comment réaliser qu’après les horreurs de 2015, de Charlie Hebdo au Bataclan, nous pourrions aujourd’hui presque faire passer comme un banal fait divers, l’assassinat d’un professeur devant son collège, ou à tout le moins, s’en émouvoir sur l’instant et puis, passer à autre chose aussi rapidement qu’on balaye une page sur son écran… Et malheureusement il y a toujours pire dans l’inacceptable, sans que nous ne soyons en capacité de réagir; sommes-nous à ce point aussi perdus et désabusés pour laisser faire et laisser dire à ce point. Est-ce normal de se taire quand 1 femme décède tous les 2 jours victime de son conjoint ou ex-conjoint, quand 30% des femmes ont déjà été harcelées ou agressées sexuellement sur leur lieu de travail ? Où est passée notre fraternité quand on regarde le sort qui est fait aux migrants frappant à notre porte ? Où va nous conduire notre humanité, indifférente au dérèglement climatique, pour continuer à vivre comme avant, à toujours faire semblant de ne pas entendre; un peu comme si nous n’avions absolument rien retenu de cette crise sanitaire mondiale pour foncer, tête baissée, dans le mur de notre bêtise…

Nous pourrions ainsi multiplier à l’envi ces changements imperceptibles qui émaillent notre quotidien et si j’emprunte ce concept au philosophe Marc Crépon c’est qu’il me semble que nous sommes tous quelques peu anesthésiés, amorphes et qu’il est temps de réagir, qu’il est temps de résister.

Des signaux forts nous sont envoyés par une jeunesse qui refuse cette sédimentation. Cette volonté de choisir des entreprises responsables pour s’y épanouir, ce refus du « tout travail » qui a pu procéder au délitement du ciment social, voire œuvrer dans une association, ou même choisir de créer des entreprises dont l’activité à un impact sur l’environnement, la solidarité, l’organisation sociale faite de proximité et de sobriété, attire nombre d’étudiants et d’actifs.

Selon Thomas Legrand, la part de l’économie sociale et solidaire, encore très minoritaire dans le PIB, s’accroit… ces nouvelles façons de produire, de travailler, d’innover socialement (épiceries solidaires, ateliers de réparations associatifs) sont des initiatives privées, collectives, souvent encouragées par des collectivités locales…

Ce que l’on appelle les tiers-lieux qui regroupent et fédèrent ce genre d’activités, prospèrent en ce moment. Il s’agit de l’invention d’un monde soutenable, du modèle vivable qui embarque des centaines de milliers de personnes !

Pendant que la vie politique nationale, focalisée sur une élection quinquennale, fait son show, à grand coups de petites phrases clivantes, nombreux sont ceux qui réforment, inventent les nouvelles relations sociales, les nouvelles façons de produire et de consommer. Le Pacte du pouvoir de vivre s’inscrit dans cette nouvelle dynamique sociale. Il s’agit d’une alliance de plus de 60 organisations, acteurs majeurs dans la protection de l’environnement, la lutte contre la pauvreté, le soutien aux migrants, le monde étudiant, le monde du travail, de l’éducation populaire, de l’économie sociale et solidaire et de la mutualité. À partir d’une expertise de terrain, ce pacte affirme que l’on peut faire autrement. Il propose un autre modèle de développement économique qui préserve l’emploi et partage les richesses. Plutôt que diviser, travailler sur ce qui nous rassemble. Ses 90 propositions (salaires, précarité énergétique, logement, santé, migrations, jeunes) sont réalistes, ambitieuses et quelque part, un peu radicales. Elles nous permettent également, à notre manière, de résister à cette sédimentation de l’inacceptable.

À nouveau dans ce magazine, des histoires de ces résistants des temps modernes. Anthony Vidal du Domaine du Bartassou est revenu à la terre comme une évidence pour lui, malgré les réticences et oppositions rencontrées sur son chemin. Alissa et François Lemoine ont créé avec Tentations sucrées une pâtisserie ambulante en conservant cette notion de liberté, chère à leurs cœurs, pour sublimer leurs produits. Que dire de cette initiative d’un collectif d’artisans, avec ce le label « Fabriqué à Sommières » afin de mettre en avant leurs façons de travailler pour promouvoir leurs produits.

Pour finir, permettez-moi une note plus personnelle. Puisqu’un candidat putatif, et je trouve que la sonorité de cet adjectif est particulièrement frappante (…), propose de changer les prénoms étrangers en prénoms français, pour ce numéro je vais changer mon prénom en choisissant celui que m’avaient donné les paysans burkinabés: Tindaogo, littéralement l’Homme de la Terre…

Bonne lecture à toutes et tous !

Tindaogo Coulon

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